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  Renaissance de l'orgue de salon "Philippe Emmanuel" du maître André Marchal (1894 - 1980)
  André Marchal en Provence
 

    
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André Marchal en Provence
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(Notes de voyages, par Béranger de Miramon, 5-11 décembre 1926)
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5 décembre 1926. — Marseille Concerts classiques.

           

L’Association des concerts classiques de Marseille dispose d’une des plus grandes salles de France (3000 places), d’un orchestre de 85 musiciens et d’un bel orgue de 42 jeux de Michel Merklin. J’ai été témoin depuis trente ans des succès remportés dans cette enceinte par Ch.-M. Widor, Eugène Gigout, Louis Vierne, Charles Tournemire, Joseph Bonnet, Marcel Dupré. Bien qu’un Aristarque maussade m’affirme que jamais les organistes n’ont attiré ici un nombreux public, c’est devant une salle comble qu’André Marchal exécute le Concerto en ré mineur de Haendel, la transcription pour orgue et orchestre par Guy Ropartz du Grand Choeur dialogué d’Eugène Gigout, et diverses pièces de Daquin, Franck et Vierne. Le succès croissant fait à ces interprétations révéla-trices d’une technique transcendante, mise au service d’une sensibilité raffinée, atteint les proportions d’un triomphe, lorsque, sur deux thèmes qui lui étaient proposés, André Marchal eut improvisé une pièce symphonique en trois parties l’Andante, Caprice, Toccata et fugue) dont un éminent critique et savant musicien, M H. Mirande, a pu écrire « qu’elle surpassait en intérêt, par l’abondance et la spontanéité des idées, par la science et la diversité de la forme, par la mise en oeuvre sonore, nombre de compositions longuement et laborieusement méditées. »

S’il est possible que le public méditerranéen n’ait pas un attrait spontané pour l’orgue et sa littérature ; s’il est concevable que cet instrument, inerte par sa masse, son mode d’émission, sa rigidité mécanique, ne s’accorde pas exactement à la souplesse et à la fantaisie des imaginations méridionales, il faut convenir qu’André Marchal, par la noblesse de son style, le caractère vivant et coloré de son jeu, et surtout, par la ferveur apostolique qui l’anime, rendra à la cause de l’orgue, où qu’il se fasse entendre, des services éclatants.

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6 décembre. — Aix-en-Provence Cathédrale Saint-Sauveur.

          

M. le Chanoine Callier est un musicien de haut goût, qu’il fasse exécuter par sa Maîtrise métropolitaine, selon les traditions puisées à l’école de Mgr Perruchot, les chefs-d’oeuvre de la musique religieuse vocale, ou qu’il interprète lui-même sur un beau Cavaillé-Coll de 38 jeux, avec une grande habileté technique et une musicalité de parfait aloi, un abondant répertoire ancien et moderne, sans cesse renouvelé.

Invité par M. le Chanoine Callier à venir toucher son orgue, André Marchal a eu l’intention confraternelle d’offrir à quelques amis de la Maîtrise de Saint-Sauveur une heure d’intimité musicale. A Aix, ville d’art, d’étude et de silence, - la Bruges du Midi, pourrait-on dire - dans la vaste cathédrale quasi-obscure et déserte, qui offre tant de trésors à l’admiration des archéologues et des amateurs d’art religieux ; sur un instrument de la belle époque du génial Aristide Cavaillé-Coll ; devant un auditoire trié sur le volet, André Marchal devait donner un exemple du tact avec lequel il s’adapte aux conditions de milieu, d’heure et d’assistance qui lui sont offertes. Le Prélude et Fugue en si mineur, de J-S. Bach, quelques pages des maîtres anciens, la grande Prière de César Franck, jouée avec la ferveur et l’humilité d’une postcommunion, une poétique improvisation sur les Noëls et la conclusion majestueuse du Grand Choeur dialogué d’Eugène Gigout ont satisfait idéalement à ces exigences d’intériorité et de dignité. La convenance n’est-elle pas pour le musicien et surtout pour l’organiste, la loi primordiale de l’art?

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 7 décembre. — Nîmes : Eglise Sainte-Perpétue.

              

L’orgue de Sainte-Perpétue est un Cavaillé-ColI de 25 jeux de belle qualité, inauguré en 1862 par Ch.-M. Widor, à l’aurore de sa renommée. Le maître avait à peine 17 ans. L’instrument vient d’être l’objet d’un relevage soigné par les soins de Théodore Puget père et fils, de Toulouse, qui ont judicieusement respecté sa belle harmonisation. M. le Chanoine Triaire-Brun, curé de la paroisse, et M. Alphonse d’Everlange, président de son Conseil curial et animateur de la Chambre musicale nîmoise, ont fait appel à André Marchal pour un concert de réinauguration. La cérémonie est présidée par S. G. Mgr Girbeau, évêque de Nîmes. Au programme, illustré de frises d’anges musiciens de Memhng, et commenté par M. l’abbé Leclercq, figurent J-S. Bach, Clérambault, Frescobaldi, Buxtehude, Schumann, Franck, Widor, Gigout et Vierne.

M. Thouzeflier, organiste et professeur d’harmonie au Conservatoire, a proposé trois thèmes de caractère divers (Prélude, Fugue, Toccata). L’improvisation se poursuit avec la fermeté d’écriture, la certitude de pensée dont André Marchal est coutumier. Mais il lui apparaît sans doute, à la fin de cette triade d’une austérité toute septentrionale, que ses auditeurs auraient plaisir à sentir s’y mêler quelque parfum de la garrigue languedocienne. Nous avons en effet l’agréable surprise de voir se poser sur la trame légère de la Toccata de souriants rameaux cueillis à la guirlande d’un Noël du terroir.

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 9 décembre. — Avignon : Église Saint-Pierre.

          

S. G. Mgr de Llobet, évêque coadjuteur, préside la cérémonie dont l’initiative est due au zèle d’un pasteur artiste et musicien, M. le Chanoine Clément, et d’un organiste de grand talent et de haute érudition, M. J-B. Ripert, disciple et ami très cher d’Eugène Gigout. M. J-B. Ripert a eu à coeur de présenter à l’élite avignonnaise le brillant élève du regretté Maître. Une coïncidence émouvante rend encore plus présent le souvenir du cher disparu. Ce 9 décembre est le premier anniversaire de sa mort sereine.

La composition très complète et rationnelle d’un Puget de 35 jeux offre à André Marchal toute liberté d’exécuter un programme caractéristique des diverses époques, et d’adapter à chaque oeuvre la couleur sonore qui lui convient. C’est ainsi que Toccata, Adagio et Fugue en ut majeur, de J-S. Bach, dont il donne une interprétation absolument personnelle de noblesse, de spiritualité et de grâce ailée ; le Choral 45, sublime expression de repentir, confiée à la rudesse de cilice d’un excellent cornet expressif ; la féerie d’un Noël varié, de Daquin, dont on croirait qu’il est la réponse des oiseaux aux prédications du Poverello d’Assise, bénéficient des ressources en mutations finement harmonisées de ce bel instrument, et du jeu d’un organiste qui s’écoute et s’entend à l’égal du plus expert des acousticiens. Franck, Marty, Gigout (par ses Pièces grégoriennes, si riches de sens liturgique et si musicalement suggestives; par son Allegretto grazioso en fa mineur et sa célèbre Toccata), Boellmann, Saint-Saëns participent harmonieusement à ce beau programme qui s’achève par une improvisation raffinée sur des thèmes empruntés aux compositions religieuses de M. le Chanoine J. Clément.

Heureuse fortune pour un organiste que de se produire dans ces conditions d’amicale sympathie, sur un instrument irréprochable, dont quelques vieux jeux ont sonné sous les doigts de l’auteur célèbre de tant de savoureux Noëls, Saboly, jadis organiste de Saint-Pierre ; et dans la pensée émue d’un vénéré Maître disparu et cependant présent...

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 11 décembre. —  Cathédrale de Monaco.

                       
                                          Mgr Perruchot la console de l'orgue de la cathédrale,

On sait que la musique religieuse est ici singulièrement en honneur. André Marchal est accueilli par S. G. Mgr Clément, par l’éminent Maître de Chapelle Mgr Perruchot, par M. l’Archiprêtre Delpech, et enfin par un organiste doublé d’un excellent compositeur, brillant élève d’Alex. Guilmant et de Louis Vierne, M. Emile Bourdon. La cathédrale est dotée d’un Cavaillé-Coll-Mutin de 50 jeux, souple et nerveux, et d’une incomparable maîtrise, digne de son vénéré directeur. Ajoutez à ces magnifiques ressources, un choeur de jeunes orphelins, dont les voix, stylées par Mgr Perruchot, évoquent le charme d’un état de grâce, la fraîcheur sonore d’un mois de Marie.

Bien que la saison ne batte pas encore son plein, le grand vaisseau est occupé par une nombreuse assistance, lorsque éclate la tempête de la Toccata et Fugue en ré mineur, “monument bâti pour les siècles par le grand Cantor”, explique le programme sobrement et judicieusement commenté par M. Emile Bourdon. Puis, la Toccata pour l’élévation de Frescobaldi s’infléchit aux arceaux de la nef romane. Et Daquin, inspiré par un Noël provençal, s’exalte en étince-lantes variations à l’éclat du ciel méditerranéen. Schumann, Franck, Gigout, Vierne, Barié, E. Bourdon nous font parcourir le cycle de l’école d’orgue moderne ; et André Marchal reçoit communication des thèmes sur lesquels il va improviser une symphonie en quatre parties. Le premier thème proposé par M. Léon Jehin, chef d’orchestre de S.A.S. le Prince de Monaco, est un sujet de fugue expressif, comportant plusieurs strettes, dont André Marchal ne néglige aucune. Les second et troisième thèmes, d’exquis Noëls anciens, proposés par l’éminent Maître Périlhou, disciple et ami de Saint-Saëns, sont traités en intermezzo pastoral. Le quatrième thème, un andante d’allure schumannienne, proposé par M. Emile Bourdon, nous vaut une méditation d’une mystique beauté. Enfin, le cinquième, un motif grégorien proposé par Mgr Perruchot, devient l’idée première d’une grandiose Toccata, dont la conception cyclique nous ramène en épisodes et en superpositions les thèmes précédemment développés.

Pour donner une juste idée du succès de ce récital, je me bornerai à citer l’opinion émise sous la forme d’une spirituelle boutade par le vénérable Maître Périlhou, qui ravisait jadis Saint-Saëns et Guilmant en improvisant sur l’orgue de Saint-Séverin « Ce jeune homme a excité en moi des sentiments de basse jalousie ! ».  Et le voeu hautement significatif de Mgr Perruchot « que ce grand organiste revienne l’an prochain à Monaco. »

Je pourrais m’essayer à relater des idées que j’ai entendu émettre par André Marchal, au rythme trépidant du train qui nous emportait de ville en ville à travers les paysages rocheux et les oliveraies provençales, sur la technique de l’orgue et notamment sur la registration et l’improvisation. La clairvoyance dont il est doué en tant qu’exécutant se complète par une aptitude supérieure au professorat et une parfaite souplesse d’adaptation aux natures qui lui sont confiées. Mais j’aurais peine à rapporter avec une exacte concision ce qu’il m’a dit d’original et de profond sur son art et ses principes d’enseignement. Il faut qu’un jour cela soit écrit, au grand profit des organistes qui apprennent, cherchent et pensent. Comme il faut souhaiter que les succès qu’il obtient dans la « composition instantanée » où sa sensibilité et sa fantaisie s’expriment indépendamment de tout artifice et de toute formule, ne lui fassent pas négliger ceux qu’il obtiendrait dans la composition réfléchie et gravée. Il le doit à l’Ecole d’orgue française et à la Musique elle-même.

Comme vaudraient d’être répandues, pour l’édification des organistes et même des organiers, ses observations d’une rare perspicacité sur la composition, la mise en harmonie et en équilibre, l’adaptation en un mot de tout orgue à sa destination et à son cadre.

Fromentin ne faisait pas plus subtilement l’analyse d’une toile des Maîtres d’autrefois qu’André Marchal ne fait celle d’un orgue de toute importance et de toute époque. Son sens raffiné de la couleur sonore le situe à part dans la classe des grands organistes. « Si un luthier voulait inventer des timbres nouveaux », me disait récemment, à la tribune de Saint-Germain-des-Prés, le Maître Louis Vierne, « il devrait s’adjoindre André Marchal ».

Tels sont les souvenirs et les désirs que je rapporte de ce voyage, grâce auquel je me suis élevé pendant quelques jours dans le plan supérieur de l’Art, où m’appelaient un talent apostolique et une précieuse amitié ».

Source : La Petite Maîtrise, février 1927
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